Tous les souvenirs n’avaient pas leur place dans mes romans.

Non parce qu’ils étaient moins importants, mais parce qu’ils racontaient autre chose.

Des instants du quotidien. Des odeurs. Des lieux. Des bêtises d’enfant. Des moments qui m’ont fait rire, pleurer ou grandir.

J’ai eu envie de leur offrir une place à eux aussi.

Bienvenue dans mes souvenirs :

– Le jour où j’ai goûté l’eau-de-vie

Grand rassemblement familial à Jolipic. Plus d’une cinquantaine de personnes sont présentes. Les oncles, les tantes, les cousins et cousines, les frères et sœurs des uns et des autres. C’est un joyeux bazar mais j’aime quand on est tous réunis.

Nous sommes chez l’un de mes oncles.

En vrai, c’est le mari de la sœur de ma grand-mère. Ne me demandez pas son appellation réelle, je n’en sais rien !

La maison est immense. C’est une ancienne ferme rénovée avec une cuisine d’époque et son foyer pour cuisiner. Juste derrière une « vraie » cuisine. Un salon d’au moins cent mètres carrés prolonge la cuistance. Il est rempli de gens. De mon côté, cela fait plusieurs heures que je joue dehors avec mes cousins et cousines. Il est temps de rentrer grignoter un petit truc parce qu’on meurt tous de faim. Les « grands », quand ils sont tous réunis ne pensent pas à manger.

On se faufile tous pour choper des gâteaux apéro, du saucisson et du pain. On zigzague entre tonton machin et tatan bidule pour accéder à la table. J’aperçois au loin le bar du tonton chez qui on est.

Je l’ai toujours trouvé super beau ce bar.

Il y a un grand meuble d’angle où sont posés bouteilles et verres. Puis le bar en lui -même juste en face du meuble.

J’entraîne la petite bande à ma suite pour aller jeter un œil. Je dois avoir environ 6-7 ans, je sais lire. Je commence par dicter tout ce que j’ai à hauteur des yeux : Crème de cassis, Vodka, Whisky, eau de vie…

— Les gars ! De l’eau de vie. C’est de l’eau qui donne la vie. Donnez des verres !

Je prend la bouteille en jetant quand même un regard vers l’assemblée pour voir si quelqu’un nous observe. Personne ne se préoccupe de nous. Ils sont bien trop occupés à discuter.

Je sers un fond dans chaque godets.

— Santé tout le monde.

Chacun approche le cristal de sa bouche et hop. On avale d’un coup. Il ne faut pas deux secondes pour qu’on se mette tous à tousser et à crier parce que ça brûle fort dans nos gorges.

Les adultes présents ne remarquent toujours rien sauf quand on se dirige vers la table pour essayer de faire passer le goût avec de l’eau (de la vraie). Une dizaine de gamins qui titubent et se marrent pour rien, ça ne passe plus inaperçu. On est tous bourrés.

On ne se fait même pas engueuler. Notre état suffit à nous faire regretter notre bêtise. C’est sûr, on ne recommencera pas de sitôt.

– Le Saint trou

Une immense formation rocheuse, pas loin de Paradise Island. On peut même la voir depuis la petite piscine. Là-bas, on l’appelle l’indien couché parce que visuellement on voit une masse représenter un corps et une autre plus petite évoque une plume. C’est magnifique.

Quand j’étais petite on appelait ça une expodition.

Entre adultes et enfants, nous étions une vingtaine de personnes. On prenait les voitures et on se retrouvait sur place pour traverser le Saint Trou de part en part.

Équipés de lampes torches, de nos sacs à dos pour le pique nique. C’était parti pour trois heures de marche à travers la montagne. C’est un peu comme si on était des spéléologues. Il fallait parfois se frayer un chemin entre les pierres, escalader pour passer dans des petits trous.

Cette promenade était un incontournable de mes étés à Paradise Island. J’aimais cette sensation d’être des aventuriers. Comme si on allait trouver un trésor dans cette immense roche.

Pour rajouter à la magie, l’un des parents nous racontait une histoire :

— La légende raconte qu’au sommet du Saint Trou vit un ermite.

Il n’en fallait pas plus pour que mon imagination explose. J’y étais déjà.

Je voyais un homme âgé, très barbu, un peu sale, vivant dans une cabane en bois. Faite de bric et de broc. Une chaudron qui chauffe sa nourriture sur un foyer qu’il a construit lui-même. Des grandes mains noircies par le charbon et abîmées par le travail quotidien pour « vivre » là-bas.

Je n’ai jamais su si la légende disait vrai. Mais moi, j’y crois encore…

– Le pliage

À chaque repas, je revois encore mon grand-père mettre du sel et du poivre dans son yaourt.

Je trouvais ça dégueulasse. Mais ça me faisait sourire de le voir faire. Moi, je mettais beaucoup de sucre dans mon Kremly.

On passait beaucoup de temps chez mes grands-parents. Le rituel de fin de repas était de plier notre serviette pour qu’elle tienne le moins de place.

On la rangeait dans la boîte à pain qui était déjà pleine. Il fallait réussir à tout faire rentrer pour la fermer correctement.

Cette technique, c’est grand-mère qui nous l’a apprise. C’était le petit moment jeu d’après manger. J’en garde un souvenir ému et doux. Tout comme l’amour qu’ils nous donnaient.

– Les rots

Paradise Island. C’est l’été et comme toujours je retrouve ma copine Manon. Ça fait un moment qu’on végète à la piscine et y’a des jours où franchement ça soûle.

Ouais je sais, y’a pire que de passer deux mois au soleil et de profiter tous les jours de pouvoir se baigner.

N’empêche que ce jour là, ras le bol de la piscine. Voir toujours les mêmes têtes, faire les mêmes choses…

On décide d’aller sur son terrain et de se poser sur les fauteuils en osier devant sa caravane. Camille nous accompagne.

Manon va nous chercher des verres et de la boisson gazeuse. On discute et on boit. Soudain, je laisse échapper un rot qui raisonne dans tout le quartier. Fou rire général. Le jeu est lancé.

Ouais, il nous en faut pas beaucoup !

C’est à celle qui fera le plus gros rot. On sait que va se faire engueuler parce qu’on nous entend de la piscine et que nos parents y sont. Mais on s’en fou. On rigole tellement.

On commence par des rots simples et puis on complique l’affaire avec des mots à dire. On est trois à roter « Adrienne » comme des timbrées. Les sons changent en fonction de la personne et on se bidonne comme jamais.

Me demander pas pourquoi « Adrienne » version Arnold Schwarzenegger. Je n’en sais strictement rien. Tout ce que je sais c’est qu’on s’est tapé un bon délire. Et en plus les parents ont rigolé aussi.

– Le puits de jus

C’est un secret pour personne. J’adore les patates. Sous toutes ses formes. Ce que je préfère c’est le gratin dauphinois.

Je pourrais me damner pour ça.

Mais, plus petite, ce que je préférais c’était les repas chez mes grands-parents. La purée en volcan avec beaucoup de sauce.

Chez nous on appelait ça un puits de jus.

La purée avec des knacks. On faisait des dessins avec les saucisses. Des soleils, des bonhommes qui sourient. Je mangeais chaque petit bout avec attention.

Aujourd’hui, il m’arrive encore de le faire. La petite fille en moi ne m’a jamais vraiment quittée…

– Le lavoir

Journée à Jolipic avec mes grands-parents. Vous vous souvenez ? La vieille ferme rénovée par l’un des mes « oncles ».

J’ai toujours aimé aller là-bas.

On avait une totale liberté. On pouvait se promener seuls, sans les adultes. Mon endroit préféré : le lavoir.

C’était un vieux lavoir comme on en trouve un peu partout. Il ne servait plus depuis longtemps. La vase avait envahie le fond du bac. Et surtout il y avait des têtards. Petits, gros, moyens. On prenait des épuisettes et des seaux et on s’amusait à les attraper.

On pouvait passer des heures là-bas.

J’aimais le fait de pouvoir faire des découvertes toute seule. Je regardais l’évolution des têtards. Les plus petits n’avais que la queue. Les moyens commençaient à avoir des pattes et la queue raccourcie. Les plus gros n’étaient plus très loin du stade de la grenouille.

Je trouvais ça fascinant. Mes premières expériences scientifiques.

– Le collège

C’est l’hiver parce que j’ai des collants sous ma jupe longue. Petite pause pipi pendant la récré. Je sors des toilettes et rejoins mes copines. Tout le monde me regarde mais je ne comprends pas pourquoi. Je descends les escaliers et sens un courant d’air passer dans mes jambes.

Euh ! C’est pas normal, il y a un truc qui cloche.

Je me rends finalement compte que ma jupe est restée coincée dans mes collants et que j’ai les fesses à l’air. Je remets tout en place l’air penaude. Tout le monde autour de moi rigole.

J’ai eu une sacré honte ce jour-là.

– La lavande

L’odeur de mon enfance. De Paradise Island. Sur le terrain de mes grands-parents, il y en avait dans la montée sur la parcelle. Puis tout autour du vieux chêne liège. C’était beau, ça sentait bon. Tous les soirs, après avoir fait la vaisselle, on allait se promener. En passant devant le parterre de lavande, je piquais toujours un bout. Je le frottais contre mes poignets.

Comme ça, j’avais l’odeur avec moi.

C’est aussi sur cette jolie fleur que j’ai eu mes plus beaux spécimens de papillons. Mon cousin m’avait appris à les attraper quand ils avaient les ailes fermées. On les écrasaient sous nos pieds pour les tuer puis on les gardaient en collection.

Ouais, c’est horrible et dégueulasse. Mais qui n’a pas fait des trucs chelous étant petit…

N’empêche que j’avais de très beaux papillons rangés soigneusement dans une boîte. Je pense qu’on a fini par les jeter. Cette lubie m’a vite passée quand je me suis faite piquer par un taon. C’est à partir de là que mon aversion pour les insectes est née. Les voir était déjà compliqué mais les toucher… Beurk ! Même les papillons me terrorisaient. Je devais ruser d’ingéniosité pour avoir mon brin de lavande. Heureusement, le soir, il n’y avait plus de bestioles.

– La sieste

Un rituel qui ne m’a pas quittée. Encore aujourd’hui, je la fais le plus souvent possible. On ne perd jamais vraiment ce genre d’habitudes. Mes meilleures siestes ont été à Paradise Island.

De toute façon, on avait pas le choix de la faire même après nos 4 ans. Il faisait tellement chaud et puis la piscine n’ouvrait pas avant quinze heures. Après le repas, la vaisselle faite, chacun rejoignait son endroit de sieste.

Mes grands-parents sous le vieux chêne dans des relax. D’autres dans le mobil-home ou sur la balancelle. Moi, je me mettais dans le grand lit de la petite caravane. Un lecteur de cassettes et le ventilo. Michel Sardou, Rock Voisine, Jean-Luc Lahaye, Bon Jovi…

J’adore la musique et m’endormir en chansons c’était encore mieux. Enfin, je dormais pas vraiment vu que je chantais dans ma tête. Le principal c’était de ne pas faire trop de boucan. Comme pour la salveta, pas de bruit pendant la sieste.

– Paradise Island

Depuis le temps que je vous en parle, je crois que c’est le moment de vous en dire plus sur ce lieu. C’est un domaine privé de presque 300 hectares et une huitcentaine de terrains privés (parcelles) implanté dans le massif des Estanvives.

Plusieurs kilomètres de route sillonnent le domaine. Tout est là : une poste, une bibliothèque, des piscines, des terrains de tennis.

Comme un petit monde à part, où l’on oublie tout le reste.

Une supérette où on peut acheter du pain frais tous les jours et un restaurant.

Les plages sont à environ trente minutes en voiture. En bas du domaine il y a une rivière. Tout est fait pour passer de bons moments. Les habitations sont en pleine nature et on vit la plupart du temps dehors. Tous ceux qui ont eu la chance d’y aller le dise : c’est un petit coin de paradis.

Pour ma part, c’est mon fief, mon port d’attache, là où je me sens le mieux au monde. C’est vraiment chez moi.


– Le bassin aux poissons

Quand j’étais petite, on allait souvent au parc à côté de là où on vivait.

C’est un grand parc qui existe encore aujourd’hui.

Il y avait un immense bassin avec plein de poissons dedans. Je passais de longs moments à regarder l’eau, à admirer les couleurs et la grosseur des habitants. Il y a même plusieurs fois où j’ai relâché mes poissons rouges (durement gagnés à la vogue) dans le bassin.

J’en avais marre qu’ils meurent dans leurs bocaux.

Au moins, là, je pouvais les « voir » et me dire que je leur avaient offert une meilleure vie. Et dans ma tête d’enfant, ils étaient devenus les rois du bassin.


– Prévention routière

Toujours dans le même parc, il y avait un parcours de prévention routière.

C’est là qu’on allait passer nos épreuves quand on était en primaire.

Il y avait un tracé fléché avec les feux de signalisations. Une vigie surplombait le parcours. De là-haut, les examinateurs pouvaient tout voir et juger de nos capacités.

Les feux tricolore étaient fonctionnels uniquement quand on était en examen.

Parfois, les week-ends, je prenais mon vélo et allais sur le parcours. Je faisais comme si la signalisation fonctionnait et je m’arrêtais au feu que j’imaginais rouge. Je laissais passer quelques secondes et j’avançais de nouveau quand je « voyais » le feu passer au vert.

Je laissais aussi la priorité à des concurrents imaginaires. J’ai toujours eu une très grande imagination.

Merci grand-mère.